Le blog de Michel Debray

"Un homme (une femme) vous attire : que regardez-vous chez lui (chez elle) en premier ? A cette question, maintes fois posée dans les tests sexo-psycho qui, chaque été, fleurissent dans les magazines, hommes et femmes répondent parfois à l'unisson : les fesses. Mais le plus souvent, leurs avis divergent. Les seins, disent alors les premiers. Les yeux ou les mains, assurent les secondes, avec un soupçon d'hypocrisie. Car la réalité est souvent plus prosaïque. Et plus encore si l'objet du désir se présente dans le plus simple appareil.

Audrey

Que se passe-t-il en effet, dans la plupart des cas ? Face à face, le regard masculin est bien attiré par les seins de la femme. Et son regard à elle... par le sexe de l'homme. Et pourquoi en serait-il autrement ? Ces "attributs sexuels secondaires" constituent la différence anatomique la plus évidente entre nous. Une différence spécifiquement humaine, dont le développement au cours de notre évolution n'a pas fini d'interroger la science.




"Parmi les diverses espèces de primates que représentent les grands singes et l'homme, laquelle possède de loin le plus gros pénis, et pour quelle raison ? Pourquoi les hommes sont-ils, en règle générale, plus grands que les femmes ? Comment se fait-il que les hommes ont des testicules bien plus petits que ceux des chimpanzés ? Pourquoi les êtres humains copulent-ils en privé, tandis que tous les animaux sociaux le font en public ? Pourquoi les femmes ne ressemblent-elles pas à presque toutes les femelles de mammifères, en ayant une période de fécondité facilement reconnaissable et une réceptivité sexuelle limitée à ces journées ?" Il faut avoir l'envergure de
Jared Diamond, professeur de physiologie à la faculté de médecine de Los Angeles, pour oser interroger ainsi notre espèce.


Audrey

Le plus gros pénis ? "Si vous claironnez "le gorille" comme réponse à la première question, vous pouvez coiffer le bonnet d'âne : la solution correcte est l'homme. Si vous avez des réponses intelligentes, quelles qu'elles soient, à proposer pour les quatre autres questions, publiez-les ; plusieurs théories sont en concurrence sur ces sujets et les scientifiques sont encore en train d'en débattre", poursuit-il dans Le Troisième Chimpanzé. Cet essai - passionnant - sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain date de 1992. Depuis, le mystère est resté entier. Comme celui de la séduction, dont les codes se déclinent si différemment au masculin et au féminin.




Seule certitude, la femme se distingue de toutes les autres femelles de singes par au moins trois éléments essentiels : l'apparition de fesses et de mamelles proéminentes, le camouflage de l'ovulation et une réceptivité sexuelle quasi permanente. L'homme, pourvu de fesses lui aussi, exhibe de surcroît un sexe extravagant : dépourvu d'os pénien, il pend librement au repos, et l'on n'en trouve pas de plus développé parmi tous les primates. Une "érotisation du corps" liée pour l'essentiel à l'acquisition de la bipédie, dont les conséquences pour l'humanité furent incommensurables.

Gros seins, grand pénis : et si tout, ou presque, venait de là ? Car l'évolution, en accentuant d'une part la différence morphologique entre les deux genres, en dissociant d'autre part la fonction reproductive et l'activité sexuelle, a fait bien plus que dresser notre espèce sur ses deux pattes arrière. Comme l'explique Pascal Picq, anthropologue au Collège de France, elle a ouvert la voie au sentiment amoureux. Et même à la culture.


Audrey

Au sentiment amoureux ? "Contrairement aux autres espèces ayant tendance à privilégier une relation de couple exclusive, notre espèce se distingue par une activité sexuelle intense, le nombre de relations sexuelles étant sans commune mesure avec celui des enfants procréés, précise-t-il. Or, "si la femme et l'homme jouissent d'une érotisation du corps, cela permet, certes, de stabiliser une relation consentie et exclusive, mais aussi de susciter le désir d'un autre". Notre sexualité assume ainsi plusieurs fonctions. Celle de la reproduction, bien sûr. Mais aussi celle de la construction d'un lien sensuel, affectif, et parfois douloureusement rompu entre deux partenaires.




"En dépit de millénaires de divergences culturelles, ce qui unit le plus profondément les femmes et les hommes d'aujourd'hui, c'est la capacité à se séduire", poursuit l'anthropologue. Loin d'être un acquis récent, cette universalité, à ses yeux, est la preuve de la "très grande ancienneté" des fondements de notre sexualité. Avec la nécessité de séduire serait ainsi née la soif du beau. Et quel meilleur terrain pour l'étancher que ce corps, où se concentre précisément l'érotisme ? "Dans ses transformations comme dans ses mouvements, le corps a sans aucun doute été le support et l'inspirateur de tous les arts", affirme Pascal Picq. Habits, parures, maquillages, danses ou vocalisations : la culture, à l'entendre, serait née du désir.


Emma Hemming

Cette lecture de la sexualité humaine, récente et passionnante, s'appuie sur une observation attentive de ce qui existe chez nos ancêtres les singes, petits ou grands. C'est ce qu'on appelle l'anthropologie évolutionniste. Cette discipline est souvent confondue avec une autre, non moins intéressante mais souvent nettement plus empreinte d'idéologie : la psychologie évolutionniste. Laquelle postule par exemple que si les hommes, bien plus que les femmes, ont une tendance naturelle à multiplier les partenaires, c'est parce qu'ils produisent des millions de spermatozoïdes quand elles ne disposent que de quelques centaines d'ovules.


Alex Photo Art

De même, c'est parce que les hommes ne peuvent être certains de leur paternité, alors que les femmes cherchent avant tout à garder un compagnon pendant le long élevage de leurs enfants, que les affres de la jalousie s'exprimeraient différemment dans l'un et l'autre sexe - le "fort" souffrant de la trahison sexuelle, le "faible" de la trahison sentimentale... Une interprétation de nos différences qui séduit assurément le public (en témoigne le succès des publications expliquant pourquoi les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars), mais qui ne tient guère la route.

D'une part parce que la description de ces comportements stéréotypés ne correspond pas à ce que l'on trouve chez les autres primates - pourtant équipés, grosso modo, des mêmes règles reproductives que nous -, parmi lesquels s'observent de multiples formes de systèmes sexuels, familiaux et sociaux. D'autre part parce qu'ils servent trop bien l'idéologie machiste, toujours dominante dans nos modes de pensée, pour ne pas être sujet à caution La preuve ? Moins d'un demi-siècle après les débuts de la libération féminine, les couleurs prétendument biologiques de ce tableau commencent à pâlir. En témoigne la comparaison des trois principales études dont on dispose sur la sexualité des Français, datant respectivement de 1970, 1992 et 2006, que corroborent la plupart des travaux réalisés chez nos voisins occidentaux.




"Qu'il s'agisse du nombre des partenaires, des pratiques, de l'infidélité ou de la satisfaction sexuelle, les réponses des femmes attestent d'une évolution très sensible ", allant dans le sens d'une sexualité féminine "plus diversifiée et plus indépendante de sa dimension procréative", résume
Michèle Ferrand. Sociologue au laboratoire Cultures et sociétés urbaines du CNRS, cette spécialiste de l'inégalité entre les sexes ajoute toutefois que, si le comportement des unes se rapproche de celui des autres, "certains actes ou certaines attitudes ne prennent toujours pas la même signification pour les hommes et pour les femmes". Ainsi l'importance de la "première fois". Ou encore les qualités recherchées chez le partenaire. Les hommes, dans les deux cas, mettant l'accent sur la sexualité proprement dite, les femmes sur le sentiment et la qualité de la relation. Un contraste qui ne semble pas spécifique aux hétérosexuels, puisque la préférence "féminine" pour le relationnel, "masculine" pour le sexuel, se retrouve aussi chez les gays et les lesbiennes.

Question de temps, ou différence constitutive ? Nora Markman, psychanalyste d'enfants et d'adolescents, penche pour la première réponse, et observe que les normes ont nettement évolué dans la jeune génération. "Un grand changement s'est opéré du côté des filles, affirme-t-elle. Le Prince charmant continue de tenir sa place dans leurs fantasmes, mais pour plus tard. En attendant, elles se rendent compte qu'elles peuvent se permettre de passer de bons moments, de séduire, d'accentuer leur féminité." Au grand désarroi des garçons, "souvent très romantiques et honteux de l'être, qui attendent de manière très pressante d'être en couple, même s'ils passent d'une fille à une autre".

Affaire à suivre, donc... Il est pourtant une chose qui semble ne pas changer, ni avec l'époque ni avec le lieu. Il y a quelques années, David Buss, psychologue à l'université américaine de Michigan (Ann Arbor), a demandé à des personnes appartenant à trente-sept cultures différentes dans le monde ce qu'elles trouvaient le plus attrayant chez les personnes du sexe opposé. Sur sa liste, il n'avait pas proposé : "avoir le sens de l'humour". Il avait tort : inscrit par les sondés eux-mêmes, ce choix arriva en première position. Chez les hommes comme chez les femmes. Comme quoi il n'y a pas que le sexe dans la vie."

Catherine Vincent


http://www.lemonde.fr/aujourd-hui/article/2009/08/04/homo-eroticus_1225585_3238.html





Jeu 6 aoû 2009 Aucun commentaire